Université de Perpignan Via-Domitia : « Médiatisation et fabrication des témoignages – L’histoire des médias et les médias de l’histoire »

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Lundi 8 juin 2015, j’ai été sollicité par l’Université de Perpignan (UPVD) pour ouvrir un colloque international sur le thème « Médiatisation et fabrication des témoignages – L’histoire des médias et les médias de l’histoire ».

Voici la teneur de mon allocution :

« Madame la Présidente de séance, Monsieur le Modérateur, Mesdames et messieurs les intervenants, Madame et Monsieur les organisateurs, Chers amis, L’exil, c’est une vieille histoire méditerranéenne que toutes les familles connaissent, que les grands-parents racontent aux petits-enfants, sous un soleil brûlant, dans un air rafraîchi par la tramontane. L’exil c’est le récit de tant de personnes qui ont vogué aux quatre coins de cette mer, qui ont arpenté ses littoraux en espérant trouver un ciel meilleur. L’exil c’est enfin l’histoire de ce département que les plus grandes puissances méditerranéennes ont foulé, poussant devant elles des dizaines des centaines de milliers de civils, désireux de fuir les massacres et les pillages, ou les persécutions religieuses.

 

Je voudrais commencer ce discours en intégrant dans ce paysage méditerranéen, dans ce bassin qui a vu naître et tomber tant d’empires, de cultures, d’espérances et de désillusions, mon histoire, l’histoire d’un enfant de la Retirada. Mon père, républicain espagnol est venu trouver refuge en France. Il fut interné au camp d’Argelès-sur-Mer et put en sortir pour aller travailler comme ouvrier agricole à Valmy, au mas Payrot. C’est là qu’il a pu retrouver son épouse qui avait elle aussi traversé la frontière, à Prats-de-Mollo, avec ses deux petites filles. Mes parents ont ensuite décidé de rester à Argelès-sur-Mer, où je suis né. Cette histoire est une histoire comme tant d’autres, une histoire d’exil. Malgré l’accueil précaire qu’a mis en place le gouvernement français, pourtant républicain, partageant les mêmes valeurs, la même ligne politique et le même nom que le gouvernement républicain espagnol, le Front populaire, ces hommes et ces femmes ont su s’intégrer parfaitement : dans le département, de nombreuses communes ont pour maires ou pour élus des fils de la Retirada, chaque village a son lot de descendants de réfugiés, et l’Exode a donné à la France des noms comme Pau Casals, Jorge Semprun ou encore Anne Hidalgo. Mais s’intégrer n’est pas oublier. Federico Garcia Lorca disait « Rien n’est plus vivant qu’un souvenir ». Dans l’histoire, le souvenir se fait témoignage, avec sa part d’oublis et d’exagérations, avec sa part de vérité et de vécu. Ce témoignage permet d’aborder l’histoire par la « petite porte ». A travers le prisme familial, personnel (lettres, cartes postales, souvenirs de voyage ou même le récit d’une vie), le visiteur rencontre l’histoire. Nous sommes loin des batailles, des faits glorieux des généraux : ce que nous voyons se résume souvent aux ingrédients d’une soupe en période de famine, à la douleur de perdre un fils à la guerre ou aux lettres tendres et amoureuses d’un soldat à sa promise. Le témoignage est donc un support : exposé dans un musée, il enrichit la visite, permet la participation et l’identification du visiteur et aide à la construction des savoirs. Cette vision de l’histoire, moins objective, avec une portée plus courte, une version moins officielle et beaucoup plus personnelle, participe à sa démocratisation. A l’échelle nationale, la mémoire collective constitue aujourd’hui un nouveau patrimoine pleinement institutionnalisé. Les musées valorisent de plus en plus le témoignage, et ce même lorsqu’il s’agit d’exposition de sculpture, de peinture : les carnets, les lettres de l’artiste sont souvent exposés en complément de ses œuvres. Un véritable travail biographique naît autour des écrits intimes de l’artiste. Ils apportent une facette manquante à la personnalité de l’artiste : dans ses carnets, Victor Hugo se révèle être en plus d’un écrivain de génie, un peintre de talent. Blaise Cendrars, n’est plus seulement un écrivain : il devient dans l’esprit du lecteur, cet ancien légionnaire, qui a perdu un bras pendant la Première Guerre mondiale et qui avait peur pendant les duels d’artillerie. C’est également pour compléter la facette manquante de l’histoire que le témoignage se démocratise dans cette discipline. L’histoire de l’immigration, devenue discipline universitaire à part entière, se construit de plus en plus autour de ces témoignages. C’est dans cette dynamique que le Musée National de l’Histoire de l’Immigration ouvre ses portes en 2007. Lors du discours d’inauguration, le 15 décembre 2014, François Hollande nous disait que la vocation de ce musée, « est de rendre aux immigrés la place qui leur revient dans le récit national ». Selon lui, « la Nation a intégré les populations d’origine étrangère et a su préserver son unité tout en reconnaissant la diversité des origines et des cultures ». On trouve dans ce musée, la « galerie des dons », illustration de la volonté d’accorder une place de choix aux témoins. Les visiteurs peuvent déposer leurs propres histoires, qui s’intègrent alors aux discours et à la présentation de l’exposition de référence. Le principe est de pousser le visiteur à interagir avec le musée, à l’intégrer, à travers une démarche participative, dans une mémoire collective. Le souvenir d’un père républicain espagnol, d’une grand-mère infirmière pendant la guerre ou encore d’un arrière-grand-père zouave n’est plus enfoui dans un grenier : il brille aux yeux de tous, offrant à celui qui a donné sa vie, quelques secondes d’immortalité. A Collioure, village voisin d’Argelès-sur-Mer, sur la tombe du poète Antonio Machado, une boite aux lettres recueille un abondant courrier. Les donateurs contribuent ainsi à la définition du patrimoine de l’immigration, au même titre que les professionnels de la culture. L’histoire d’un groupe se compose avec ceux qui constituent ce groupe. On cherche ainsi à faire dialoguer l’histoire des scientifiques et la mémoire des migrants. On intègre ce qui relève de l’intime, du privé à la vision plus globale de l’histoire nationale. Cette démarche d’intégration du visiteur dans un cadre historique relève également de la volonté de démocratiser l’histoire, de lever le voile sur des périodes méconnues. Toutefois, l’histoire de la guerre, des généraux et des rois n’en est pas moins importante, et il faut ici la rappeler : Le contexte mondial des années 30 est un contexte de crise économique. Ce climat est profitable à l’extrême droite xénophobe et antisystème, qui progresse largement dans toute l’Europe. L’Espagne ne déroge pas à la règle : suite à une crise politique, le roi Alphonse XIII doit s’exiler et la Seconde République est proclamée le 14 avril 1931. Pour les républicains, le défi est de taille : moderniser un pays très en retard face aux grandes puissances européennes. Le 16 février 1936, le Front populaire remporte les élections et doit faire face à des tensions grandissantes. Finalement, la crise débouche sur un coup d’Etat : les 17 et 18 juillet 1936, une partie de l’armée se soulève contre le gouvernement légitime. Cette date marque le début de la guerre d’Espagne. Avec la guerre civile, ce sont deux visions de la société espagnole qui s’affrontent : une Espagne républicaine et démocratique d’un côté, face à une Espagne traditionnaliste, antidémocratique, largement soutenue par l’Eglise catholique de l’époque. Le conflit s’internationalise rapidement avec l’aide apportée par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, au camp franquiste, alors que les brigades internationales (contingents de volontaires venus de plus de 50 pays différents) rejoignent le camp républicain. Le 28 mars 1939, Franco entre dans Madrid. Le 1er avril, il annonce sa victoire. Sa dictature durera jusqu’en 1975 et les premières années de transition vers la démocratie. Le 26 janvier 1939, les troupes franquistes entrent dans Barcelone, bastion républicain. Afin d’échapper à la guerre et à la répression, de nombreux républicains se dirigent vers la frontière française des Pyrénées-Orientales qui est ouverte aux civils le 28 janvier et aux militaires de l’armée républicaine espagnole de Catalogne le 5 février. 500 000 personnes franchissent les cols de la partie orientale des Pyrénées en quelques jours. Cet exode a été appelé la Retirada, terme militaire signifiant, pour une armée, battre en retraite. Le décret du 12 mars 1938 prescrit l’internement administratif des étrangers « indésirables » : c’est la plage d’Argelès-sur-Mer, la plus proche de la frontière qui est choisie pour l’ouverture du premier camp. Le camp d’Argelès-sur-Mer est aménagé dans l’improvisation et l’urgence : pendant les premières semaines, les réfugiés dorment à même le sable, sans abris, sans point d’eau ni sanitaires. Le camp, qui s’étend sur 1,5km, est constitué de plusieurs petits îlots. Après seulement une semaine de fonctionnement, il est déjà surpeuplé. Le Gouvernement décide alors d’ouvrir deux autres camps à Saint-Cyprien et au Barcarès. On estime à 100000 les réfugiés y ayant transité jusqu’en septembre 1939. D’octobre 1939 à juin 1940, il devient camp d’internement des populations dites « indésirables » pendant la Seconde Guerre mondiale (les juifs, les tziganes…). Le camp ferme définitivement ses portes à la fin de l’année 1941. Environ 220 000 personnes y ont été internées. Dans le cadre des commémorations de l’Exode, le Premier ministre Manuel Valls est venu se recueillir à Argelès-sur-Mer, le 20 février 2015, où il a déclaré que « la République n’a pas été à la hauteur des espérances ». La République qui n’a pas été la hauteur, c’est la Troisième République française, qui a parqué ces populations de réfugiés dans des conditions déplorables. A Argelès-sur-Mer, les tentatives de réactivation de cette mémoire passée sous silence ne rencontrent que peu d’échos jusqu’en 1979 et la publication du livre « Vous avez la mémoire courte », écrit par René Grando, Jacques Quéralt et Xavier Febrés, anciens journalistes à l’Indépendant. La politique municipale de commémoration de la Retirada, commence réellement à Argelès-sur-Mer sous le mandat de Jean Carrère, avec le travail de mémoire de Pierre Fuentes et l’inauguration en 1999 de la stèle du Cimetière des Espagnols, pour les 60 ans de l’Exode républicain, en compagnie de monsieur Jean-Pierre Masseret, secrétaire d’Etat aux anciens combattants. La même année, le monolithe est inauguré à son tour. Le mémorial de la Retirada est inauguré le 21 février 2014. La stèle qui marque la limite nord du camp d’internement est inaugurée en 2009. La mise en place d’une exposition permanente présentant la mémoire du camp d’Argelès répond à la volonté de la municipalité et d’associations. C’est l’aboutissement d’un travail de mémoire et de réappropriation de l’histoire, commencé dans les années 90 sous l’impulsion d’anciens réfugiés et descendants de réfugiés. Il s’agit ici de présenter une partie de l’histoire argelésienne longtemps passée sous silence. Argelès-sur-Mer a ainsi lancé le processus de réactivation de la mémoire de la Retirada et de ses camps dans les Pyrénées-Orientales. Ces projets sont concrétisés par la création du CIDER (Centre d’Interprétation et de documentation sur l’Exil et la Retirada). Celui-ci organise des expositions temporaires et crée un Centre de ressources, avec un fonds documentaire important, basé sur les témoignages d’anciens réfugiés : audio, vidéo, photos, documents manuscrits. Les mémoires, les actions mémorielles sont accompagnées à Argelès, sur le département et même sur le plan international par l’association FFREEE : Fils et Filles de Républicains Espagnols et Enfants de l’Exode. Leur but est de transmettre cet héritage mémoriel, en le formalisant, évitant ainsi sa perte ou encore sa falsification. Dans le cadre de projets de coopération transfrontalière, le CIDER s’associe à la Ville de la Jonquera pour la création du MUME, Musée mémorial de l’exil, inauguré en février 2014. Le MUME abrite en son sein des expositions permanentes, des expositions temporaires, un Centre de ressources et des activités culturelles autour du mémorial. Il vient compléter un circuit de lieux de mémoire déjà existant sur le territoire communal d’Argelès-sur-Mer, lieu hautement symboliques : le Monolithe, le cimetière des espagnols, la plaque balisant le Nord du Camp. Du 3 au 5 juillet 2014, le MUME accueillait le « Premier séminaire international d’été », organisé par le « Centre pour la mémoire » de l’Université Wilfrid Laurier d’Ontario. Le colloque d’aujourd’hui, à l’Université de Perpignan Via Domitia, s’inscrit d’ailleurs pleinement dans sa continuité. Pour soutenir ce partenariat transfrontalier entre nos deux villes, une délégation composée d’experts italiens, slovènes, bulgares, tchèques et belges, viendront visiter le mémorial du camp d’Argelès, dans le cadre du programme européen pour les citoyens, autour des lieux de guerre et des citoyens en paix. La difficulté de la mise en histoire de la Retirada à Argelès-sur-Mer réside dans l’absence de trace matérielle : le camp a été détruit. Il faut alors faire dialoguer l’histoire écrite par les scientifiques avec la mémoire des migrants, de leurs familles ou des associations. C’est pourquoi le témoignage occupe une place fondamentale dans l’histoire de la Retirada. L’exposition permanente permet de montrer l’histoire à tous les publics et de partager la mémoire. Son discours se fonde avant tout sur des témoignages donc, mais également sur des sources administratives (les archives du camp d’Argelès). Ce discours est validé par un comité scientifique composé d’historiens spécialistes de la période, d’archivistes et de représentants d’anciens internés ou de leurs descendants. Des objets de la vie quotidienne viennent illustrer le parcours de visite. L’exposition est composée de 2 parties : la 1ère immerge le visiteur dans le contexte de la Guerre civile espagnole, tandis que la 2ème est consacrée au camp d’Argelès et aux conditions d’internement. Enfin, un 3ème espace est dédié, lui, aux expositions temporaires. Les enjeux de ce projet de mémorialisation sont aussi nombreux qu’importants : il s’agit bien sûr dans un premier temps, de créer un lieu de connaissance des parcours de vie des réfugiés. L’enrichissement de ces lieux est permanent, grâce à l’apport par les visiteurs ou les associations, de nouveaux documents et grâce à leurs témoignages. Il s’agit ensuite de construire une mémoire collective autour de populations dont l’histoire a été occultée pendant de longues années. Nous développons une collaboration avec les autres lieux de mémoire (MUME, Maternité d’Elne, Camp de Rivesaltes…), ce qui permet de créer des réseaux à l’échelle du territoire catalan. Pour souligner la reconnaissance de l’association FFREEE, mentionnons à titre d’exemple qu’elle a également été accueillie par l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, le 25 août 2013, pour commémorer la libération de Paris. Car peu le savent, mais les premiers à être entrés dans la ville lors de sa libération le 24 août 1944 au soir, sont les hommes de la « Nueve », la neuvième compagnie du général Leclerc, presque uniquement composée de républicains espagnols. La reconnaissance nationale de l’association FFREEE est essentielle puisque l’épisode historique de la Retirada, méconnu sur le territoire catalan, l’est encore plus au niveau national. Dans cette optique, le roi et la reine d’Espagne se sont rendus à Paris il y a moins d’une semaine pour inaugurer un jardin érigé à la mémoire des combattants de la Nueve, tout près de l’Hôtel de ville, en compagnie d’Anne Hidalgo, Maire de Paris. Ainsi, l’exil en Méditerranée est indissociable de son histoire : il commence avec Ulysse et son exil forcé, décidé par les dieux. L’exil peut aussi être choisi : c’est le cas des vagues de migrants d’Europe de l’Est par exemple, venus trouver du travail en France, ou parfois jusqu’en Amérique du Nord. L’exil, c’est enfin l’espérance d’une vie meilleure. Aujourd’hui, ce sont les Yézidis, contraints de fuir les persécutions de l’Etat Islamique, ou encore les nombreux migrants africains qui s’échouent au large des côtes italiennes ; hier les juifs lors des diasporas, ou les civils fuyant les zones de combat lors des deux guerres mondiales. Gustave Flaubert écrivait : « Le souvenir est l’espérance renversée. On regarde le fond du puits comme on a regardé le sommet de la tour ». Le souvenir est certes un témoignage historique, mais il fait également office de bilan : il faut se demander dans quelle mesure les attentes des exilés ont été comblées. Si dans le cas précis de la Retirada, la République française a été dépassée par cette vague migratoire, de nombreux descendants de réfugiés occupent aujourd’hui des postes à haute responsabilité politique, et je suis fier de dire, 70 ans après, que cette vague de migrants reste aujourd’hui encore, un modèle d’intégration. Pour toutes ces raisons, je suis heureux d’être avec vous aujourd’hui. Je vous remercie. »

 

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